l'abeille en danger
Il
ne s'agit pas d'être alarmiste, mais reconnaissons que les menaces qui planent
sur les abeilles - et par conséquent sur le miel - se précisent d'année en année.
Les problèmes sont d'ordre économique, écologique et sanitaire. En dehors des
importations qui affaiblissent notre apiculture, d'autres maux nous arrivent,
plus insidieux. L'incidence des modifications de l'environnement et des systèmes
agricoles est loin d'être négligeable. Les prairies représentaient autrefois de
véritables richesses régionales. Sainfoin, luzerne, lotier, trèfle, minette satisfaisaient
les besoins de l'élevage des chevaux et des bovins, mais ces bonnes plantes fourragères
permettaient en même temps d'obtenir des miels de qualité. Les surfaces ont été
transformées en prairies artificielles à base de ray-grass d'Italie, de fétuque
hybride et autres graminées. Ces plantes étant fauchées avant floraison pour le
foin ou l'ensilage en vert, ce potentiel n'est plus exploitable. Heureusement,
de nouvelles cultures, comme le colza et le tournesol, fournissent aujourd'hui
de bonnes sources de nectar. Toutefois, la qualité gustative est loin d'être la
même.
Autre point noir : les pesticides et les maladies, qui sont deux ennemis redoutables.
Les insecticides agricoles ont depuis qu'ils existent menacé les abeilles. Les
cas de mortalité massive de colonies - bien connus du milieu apicole professionnel
- ne sont malheureusement pas rares. Pourtant, abeilles et autres insectes pollinisateurs
sont protégés par la loi : l'utilisation d'insecticides ou d'acaricides sur ou
à proximité des plantes visitées fait l'objet d'une très stricte réglementation.
Il est interdit de traiter les plantes mellifères pendant leur floraison. Plus
que les pesticides eux- mêmes, c'est plutôt la façon dont ils sont employés qui
crée des complications. Il faut dire que la tendance fréquente des agriculteurs
est à la dose généreuse... « pour être sûr»..., augmentant d'ailleurs le
coût des traitements sans en accroître l'efficacité. Les cas d'empoisonnement
se produisent accidentellement sur les cultures fruitières et le colza, plantes
mellifères très visitées. Malgré des procès intentés aux fautifs, la cause est
difficile à défendre : la jurisprudence est rare et les abeilles ont toujours
eu un statut à part dans l'univers juridique.
On s'interroge aujourd'hui sur la relation éventuelle entre l'amenuisement du
cheptel au fil des ans et la généralisation de l'emploi de pyréthrinoides de synthèse
et notamment la deltaméthrine. Quelle qu'en soit la cause, il est bel et bien
établi qu'il existe un phénomène inéluctable de disparition des abeilles aux abords
immédiats de cultures industrielles... Tous les professionnels s'accordent à le
dire. Les insecticides microencapsulés, à longue rémanence, ont été franchement
soupçonnés; à vrai dire, il est difficile, au vu des expériences faites, de les
accuser, faute de preuves suffisantes de leur toxicité dans le cas d'une utilisation
« normale ». Aujourd'hui, les agriculteurs tendent à prendre conscience de la
place réelle qu'occupent les abeilles et de l'intérêt qu'il y a à les protéger
ou tout au moins à ne pas leur nuire.
Les maladies des abeilles sont nombreuses, mais on pouvait jusque-là mener contre
elles une lutte efficace. Aujourd'hui, une toute petite bestiole, de la grosseur
d'un pou, menace les cheptels apicoles de plusieurs pays du monde, dont ceux de
France. JI s'agit d'un acarien (Camasidae) venu d'Asie nommé Varroa lacobsoni
Oudemans. On lutte contre, mais on ne peut le supprimer définitivement, rendant
ainsi la recontamination permanente. La varroatose est une maladie contagieuse
très grave, d'autant plus qu'elle semble favoriser parallèlement le développement
d'un virus pathogène bien aussi méchant... D'ores et déjà, seuls les apiculteurs
qui traitent leurs colonies contre cette parasitose ont des chances de les voir
survivre. Beaucoup d'amateurs, découragés, ne font rien et perdent leurs abeilles.
Ce triste épisode se déroule en ce moment sous nos yeux et c'est dramatique. Tout
cela rend l'apiculture encore plus aléatoire et encore moins lucrative. Cela veut
dire en clair que l'abeille, sans l'intervention de l'homme, risque de disparaître,
à moins qu'elle ne trouve elle-même une réponse à ce parasite. Mais le Varroa
se multiplie vite, trop vite; l'équilibre n'est pas assuré. Les recherches sont
très actives des formules efficaces sont commercialisées depuis peu; la lutte
biologique progresse.
L'abeille occupe, sans en avoir l'air et sans que les hommes ne semblent bien
réaliser le fait, une position stratégique sur la planète. Son statut d'agent
pollinisateur lui assigne un rôle économique cardinal. En réalité, cela va bien
au-delà. Non seulement elle participe au maintien de la diversité variétale
des plantes, mais elle est de plus créatrice, en favorisant le brassage génétique
vital pour l'équilibre des milieux. Il serait réellement inquiétant de la voir
disparaître.